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#Wetoo : quand les danseuses parlent de sexisme 1/4

Publié le par GHEKIERE Ilse

par Ilse GHEKIERE

 

On ne peut réduire le sexisme aux seuls actes d’intimidation sexuelle. Prenez le monde de la danse: de l’éternel retour de la nymphette sur nos scènes, aux abus de pouvoir en coulisse et à la nudité banalisée dans les auditions, les danseuses ont des choses à dire sur les répercussions d’une réalité professionnelle qui favorise et profite de limites peu claires.

«La seule différence avec les travailleuses du sexe, c’est que nous, nous pouvons nous cacher derrière le mot art. »

En mai dernier, j’ai reçu une bourse du gouvernement flamand pour mener une recherche sur le sexisme dans le monde de la danse en Belgique.

Je suis moi-même danseuse et, dans le cadre de mes recherches, j’ai commencé à interviewer des collègues féminines qui ont effectué la majeure partie de leur carrière en Belgique.

J’ai débuté chaque entrevue en posant une question très ouverte :

Avez vous parfois le sentiment d’être traitée différemment parce que vous êtes une femme ?

Lors d’un moment improvisé sur scène, l’un des acteurs masculins m’a soudainement embrassée. L’idée selon laquelle il convient de « suivre ses impulsions » en situation de spectacle est en soi tout à fait recevable, mais l’option du baiser n’avait jamais été discutée pendant les répétitions. J’étais encore stagiaire et, parce que je m’étais déjà attirée des ennuis pour avoir observé que les rôles féminins de la pièce étaient trop succincts, j’ai décidé de ne pas parler… À mesure des représentations, le danseur se permettait des gestes toujours plus déplacés. D’abord un sein, puis une fesse… Ce qui est particulièrement pénible dans ce genre de situation, c’est qu’au lieu de pouvoir se consacrer à son travail d’interprète, on ne cherche qu’à esquiver les gestes inconvenants d’un partenaire, et ce, devant un parterre entier de spectateurs. 

Pourquoi cette discussion a t-elle été gardée si longtemps sous silence ?

En posant cette question ouverte, je souhaitais instaurer un climat de confiance, afin d’appréhender nos carrières de notre point de vue de femme, sans crainte d’être jugées. Je souhaitais créer un espace où le sentiment d’injustice que nous avions pu éprouver dans certaines situations discriminantes puisse être accueilli et entendu. Ces conversations ont révélé un très large panel de gestes déplacés en tout genre et de gravité variable, allant de comportements subtilement inconvenants, à des exemples flagrants d’habitudes manipulatrices et abusives profondément enracinées.

Nous avons parlé d’espace, d’éducation, d’opportunité, de représentation, d’attente, d’intimité, de dynamique du pouvoir, de maternité et d’intimidation sexuelle. Et la question s’est imposée d’elle-même: Pourquoi cette discussion a-t-elle été gardée si longtemps sous silence ?

Quand j’ai commencé à réfléchir à cette interview, à mon travail de danseuse et aux questions d’inégalité, j’ai eu la sensation physique que de la vermine sortait de moi-même. Comme si je venais d’ouvrir une boite de pandore qui serait désormais impossible à refermer. La perspective même d’aborder ces questions était tout à fait perturbante; cette posture critique risquait en effet de m’amener à une vision très négative de ma profession.

Les problèmes de harcèlement sexuel sont depuis quelque temps sur le devant de la scène médiatique, en Belgique et dans le monde, dans des domaines professionnels très différents; en sport, en politique, dans l’industrie du divertissement.

Alors qu’à travers le monde les femmes ont commencé à utiliser #metoo sur les réseaux sociaux pour témoigner de leurs mésaventures, mon projet a connu un regain d’intérêt. Les réactions mondiales massives sur ces questions montrent à quel point sexisme et misogynie imprègnent le tissu social. Le monde politique en Belgique a pris conscience de ces problèmes et envisage aujourd’hui d’inclure le domaine des arts de la scène dans sa législation et prévenir ainsi les problèmes d’intimidation sexuelle sur les lieux de travail.

Ces nouvelles régulations sont indéniablement à saluer mais elles restent souvent purement symboliques; des cache-misère qui ne s’attaquent pas assez au cœur du problème.

L'inégalité des chances entre les hommes et les femmes apparaît dès le début des études chorégraphiques.

«Tout est plus facile pour un homme sur le marché de la danse. C’est la réalité, il faut le dire haut et fort. Pour donner quelques exemples: il existe un mythe selon lequel l’homme peut commencer la danse plus tard, car il est physiquement plus capable, et plus apte à progresser rapidement. Les femmes, au contraire, sont encouragées à commencer le plus jeune possible. Il est aussi communément admis que l’homme est le chorégraphe, et la femme, la danseuse. Une femme chorégraphe sera aisément confondue avec la « simple » danseuse, tandis que le technicien sera pris pour le chorégraphe. Et la fable du génie, (toujours masculin) et de sa muse, (évidemment féminine) est encore très actuelle. Les femmes ne sont pas envisagées comme des auteures à part entières, mais comme des sources d’inspiration disponibles, prêtes à être utilisées ou exploitées. Ceci nous amène à poser les questions suivantes: Qui jouit des opportunités ? Qui participe? À qui reviennent les fonctions de direction et de pouvoir ? Pourquoi, enfin, tant de collaborations artistiques reposent-elles sur cette dynamique genrée du pouvoir ?»   

Les inégalités en terme d’opportunité apparaissent dès le début du parcours d’une danseuse, au tout début de sa formation. Les danseurs étant moins nombreux, ils sont naturellement confrontés à moins de compétition, jouissent d’un espace plus grand sur la scène chorégraphique, et accèdent ainsi plus rapidement aux fonctions «importantes».

Vue sous cet angle, la situation semble se résumer à une simple question d’offre et de demande. Mais la réalité est loin d’être aussi simple que cela. Dans une industrie traditionnellement associée au «féminin», force est de constater que, pour occuper une position de pouvoir ou tout simplement faire son travail, il faut soit être un homme, soit être une femme à la personnalité forte et masculine.

«Il existe une habitude culturelle qui consiste à fétichiser notre corps de danseuse. Il semble que les choses soient en train d’évoluer, mais pour l’heure, voici comment la génération dont je fais partie à appris le métier de danseuse : en se regardant dans un miroir tous les jours. C’est une façon très particulière de vivre sa jeunesse, qui plus est pour une femme. Ceci ayant souvent pour conséquence des comportements maladifs tels que troubles de l’alimentation, rapport obsessif à l’entrainement, besoin permanent de discipliner son corps, volonté d’être un corps désirable, etc.»

Le métier de danseur n’est pas un métier «normal». Notre profession est intrinsèquement liée à notre corps. La chose «corporelle» relève de l’ordre du « privé » dans la majorité des autres professions. Cette coïncidence du privé et du professionnel constitue en soi un point de tension tout à fait crucial et problématique dans notre métier. Les danseurs et les performeurs mettent, littéralement, leur corps au service de leur art, et, le plus souvent, au service des souhaits d’un chorégraphe.

Il est attendu du danseur professionnel qu’il veuille outrepasser ses limites physiques, émotionnelles et psychologiques. Ce réquisit tacitement admis peut très vite amener les danseurs à se retrouver dans des situations extraordinairement fragilisantes. Travailler sous la direction d’une personne qui n’a pas conscience de ce risque, ou pire, qui joue et jouit du pouvoir que sa position lui donne, peut amener le danseur à vivre des situations particulièrement pénibles d’irrespect, d’humiliation, de brutalité psychologique.

" Ce qui était vraiment malsain, c'est que le chorégraphe voulait que je fasse le sound check sans mes vêtements"

« Il y a encore une chose que je souhaiterais ajouter. Quelque chose de particulièrement déstabilisant. Dans un spectacle, j’étais censée chanter une chanson en culotte. Avant chaque spectacle, nous devions faire le sound check. Ce qui était vraiment malsain, c’est que le chorégraphe voulait que je le fasse sans mes vêtements. C’était tellement gênant d’être là debout, avec les lumières de service, au milieu des techniciens occupés à faire le montage. Il n’y avait aucune raison valable de procéder ainsi. Si j’essayais de faire le sound check habillée, il me disait: non, retire tes vêtements. C’était tellement… comment dire… abusif. »

Ce que les danseuses évoquent très souvent, c’est le sentiment désagréable d’être utilisées comme des objets sexuels dans les spectacles. Il sera souvent demandé à une jeune femme de jouer nue, ou presque nue, de jouer « la jeune fille naïve » et/ou sexy, d’incarner une jeune hystérique ou autre Lolita. Ce qui revient comme une rengaine, c’est que ces femmes ne se permettent jamais d’évoquer leur gêne de peur de s’entendre dire qu’elles ne sont pas professionnelles, qu’elle sont « prudes », ou qu’elles ne conviennent tout simplement pas au travail pour lequel on les a engagées. J’ai été très surprise de réaliser que je n’étais pas, et de loin, la seule danseuse à qui un artiste bien plus âgé avait généreusement expliqué qu’elle devait « embrasser le pouvoir de sa sexualité féminine », et « se libérer de ses peurs sexuelles ».

à suivre... 

 

#Wetoo : quand les danseuses parlent de sexisme 1/4

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